L’utilisation des armes chimiques en temps de guerre : les forces armées soudanaises comme étude de cas

Introduction

Les armes chimiques figurent parmi les moyens de guerre les plus dangereux en raison de leurs effets toxiques sur les populations et l'environnement, et parce que leurs conséquences sont difficiles à limiter aux seuls combattants. La communauté internationale a imposé une interdiction totale de leur utilisation et a créé un organisme chargé de surveiller sa mise en œuvre. Pourtant, les conflits armés continuent de mettre en évidence de graves défis pour la protection des civils et l'application du droit international.

Des combats ont éclaté au Soudan en avril 2023 entre les forces armées soudanaises, dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhan, et les Forces de soutien rapide. Le conflit s'est étendu de Khartoum à d'autres régions et s'est accompagné d'une crise humanitaire généralisée et de graves exactions. Dans ce contexte, une enquête conjointe de France 24 et de C4ADS a mis en évidence des preuves solides de l'utilisation de chlore comme arme chimique près de la raffinerie d'Al-Jaili en septembre 2024, lors des opérations militaires visant à reprendre le contrôle du site. En avril 2025, les États-Unis ont également annoncé avoir établi que le gouvernement soudanais avait utilisé des armes chimiques en 2024 et ont imposé des sanctions en conséquence (Kimball, 2026).

Cette étude part du principe que les forces armées soudanaises ont utilisé du chlore comme arme lors d'opérations militaires près de la raffinerie d'Al-Jaili, ce qui place la conduite de ces forces et de leurs dirigeants – notamment al-Burhan – sous un examen politique et juridique. Elle analyse le contexte de cette utilisation, le fondement juridique de l'interdiction, ses conséquences et les exigences de la responsabilité internationale.

Problème et questions de recherche

Le problème étudié porte sur l'utilisation du chlore comme arme par les forces armées soudanaises durant le conflit et la violation des obligations internationales du Soudan qui en découle. L'étude examine également le décalage entre la gravité de cette utilisation et la réaction internationale, ainsi que le risque qu'une absence de responsabilisation permette de nouvelles violations.

L'étude aborde les questions suivantes :

  1. Quel était le contexte de l'utilisation du chlore à proximité de la raffinerie d'Al-Jaili ?
  2. Comment la Convention sur les armes chimiques interdit-elle l'utilisation de produits chimiques toxiques à des fins militaires ?
  3. Quelles sont les conséquences politiques et humanitaires de l'utilisation d'armes chimiques par l'armée soudanaise ?
  4. Quelle responsabilité incombe aux dirigeants de l'armée, y compris à al-Burhan, et quels sont les mécanismes de responsabilisation disponibles ?

Objectifs et importance

Cette étude vise à analyser l'utilisation du chlore comme arme par l'armée soudanaise, à expliquer en quoi cela constitue une violation de la Convention sur les armes chimiques et à examiner les conséquences pour les civils et pour la réputation de l'institution militaire soudanaise. Elle cherche également à souligner la responsabilité du commandement militaire quant à la conduite de l'institution et la nécessité d'enquêter sur la chaîne de commandement et de demander des comptes aux responsables.

Cette étude est importante car elle porte sur la protection des civils et la crédibilité de l'interdiction internationale des armes chimiques. Elle met également en lumière la difficulté de traduire les obligations internationales en une responsabilité concrète lorsqu'une armée nationale utilise une substance toxique lors d'opérations de combat.

Méthode et étendue

Cette étude adopte une approche descriptive et analytique. Elle expose le contexte du conflit, examine les dispositions légales pertinentes et analyse les rapports et les positions internationales concernant l'utilisation du chlore. Son champ d'application se limite à l'incident survenu près de la raffinerie d'Al-Jaili en septembre 2024 et aux mesures diplomatiques et juridiques prises à son encontre.

I. La guerre du Soudan et le contexte de l'utilisation des armes chimiques

La guerre au Soudan a éclaté entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide suite à une escalade des tensions liées aux arrangements politiques et à la réforme du secteur de la sécurité. Le général Abdel Fattah al-Burhan a dirigé les forces armées durant le conflit, alors que les combats s'étendaient à de multiples régions et causaient d'importants dégâts aux civils et aux infrastructures. Amnesty International a indiqué que les parties au conflit avaient utilisé un large éventail d'armes et que certaines des violations commises pourraient constituer des crimes de guerre (Amnesty International, 2024).

La raffinerie d'Al-Jaili, au nord de Khartoum, est apparue comme un site stratégiquement important lors des opérations militaires. Le contrôle des armements aujourd'hui L'enquête France 24–C4ADS a révélé des preuves solides de l'utilisation du chlore comme arme près de la raffinerie les 5 et 13 septembre 2024. Selon ce rapport, l'armée soudanaise a largué des barils de chlore lors de sa tentative de reprise du site aux Forces de soutien rapide. L'analyse a également noté que l'armée était la seule partie soudanaise disposant des capacités aériennes nécessaires pour mener des attaques de ce type (Kimball, 2026).

Ces rapports situent l'utilisation du chlore dans le contexte d'une opération militaire menée par les forces armées dirigées par al-Burhan. Les conséquences ne se sont pas limitées aux combattants : l'emploi d'une substance toxique à proximité de zones civiles et d'une installation industrielle a exposé les civils, les travailleurs et les zones environnantes à des risques supplémentaires. Transformer une substance à usage civil en arme de guerre constitue également une grave escalade dans les moyens employés dans ce conflit.

II. Le cadre juridique international

La Convention sur les armes chimiques et les obligations du Soudan

Le Soudan a adhéré à la Convention sur l’interdiction de la mise au point, de la fabrication, du stockage et de l’emploi des armes chimiques et sur leur destruction – la Convention sur les armes chimiques – le 24 mai 1999. La Convention est entrée en vigueur pour le Soudan le 23 juin de la même année (Organisation pour l’interdiction des armes chimiques [OIAC], 1999).

L’article I interdit aux États parties de mettre au point, de produire, d’acquérir, de stocker, de conserver ou de transférer des armes chimiques. Il interdit également leur utilisation et les préparatifs en vue de leur utilisation, ainsi que toute assistance ou incitation à toute partie se livrant à des activités interdites. L’article interdit en outre l’utilisation d’agents antiémeutes comme méthode de guerre (OIAC, s.d. a).

Au regard de ces obligations, l'utilisation du chlore comme arme par les forces armées soudanaises lors d'opérations militaires constitue une violation de la Convention. Le caractère interne du conflit n'exonère pas l'État de ses obligations conventionnelles, pas plus que l'identité de la partie visée – en tant que groupe armé – ne modifie l'interdiction. La hiérarchie militaire, et notamment le commandant en chef des forces armées, al-Burhan, porte la responsabilité politique et institutionnelle de veiller à ce que les forces placées sous son commandement respectent les règles internationales.

Définition des armes chimiques et application de cette définition au chlore

L’article II de la Convention définit les armes chimiques comme incluant les substances chimiques toxiques et leurs précurseurs, ainsi que les munitions et les dispositifs conçus pour causer la mort ou des dommages par l’exploitation des propriétés toxiques de ces substances. Il définit une substance chimique toxique comme toute substance qui, par son action chimique sur les processus vitaux, peut entraîner la mort, une incapacité temporaire ou des dommages permanents chez l’homme ou l’animal (OIAC, s.d. b).

Le chlore a des usages civils, notamment pour le traitement de l'eau, mais ces usages ne justifient pas son utilisation au combat. Les considérations pertinentes portent sur la nature et la finalité de son utilisation. Lorsque cette substance est contenue et déployée lors d'une opération militaire dans le but de nuire par sa toxicité, elle passe du statut de substance à usage civil à celui d'arme de guerre prohibée. Les informations faisant état de largages de barils de chlore près de la raffinerie d'Al-Jaili lors d'une opération militaire confirment la qualification de cet incident comme utilisation du chlore comme arme (Kimball, 2026).

III. Réponse et responsabilité internationales

En juillet 2025, une déclaration du Canada au Conseil exécutif de l’OIAC faisait état d’informations selon lesquelles les forces armées soudanaises auraient utilisé des armes chimiques. Le Canada y indiquait que ces informations avaient justifié l’imposition de sanctions américaines contre le Soudan et que quatre États parties avaient demandé des éclaircissements en vertu de l’article IX de la Convention. La déclaration invitait également le Secrétariat technique à poursuivre le suivi de la situation et à veiller au respect de la Convention (Gouvernement du Canada, 2025).

L’article IX autorise les États parties à se consulter et à demander des éclaircissements sur les points qui soulèvent des inquiétudes quant au respect des obligations. Il permet également au Conseil exécutif de contribuer à établir les faits, notamment en faisant appel à des experts et en examinant les informations pertinentes (OIAC, s.d.-c). Ces démarches diplomatiques sont importantes, mais elles doivent déboucher sur une enquête permettant de déterminer la substance utilisée, son mode de transport, la partie responsable de l’opération et la chaîne de commandement qui a suivi.

La hiérarchie militaire soudanaise porte la responsabilité politique et pénale de la conduite de l'institution et de sa réaction aux allégations portées contre elle. Elle a notamment le devoir de coopérer aux enquêtes, de préserver les preuves et d'empêcher toute récidive. Déterminer la responsabilité pénale d'al-Burhan ou de toute autre personne pour avoir donné un ordre précis exige des preuves concernant cet ordre, la chaîne de commandement et la participation effective. Cette distinction n'exclut pas la responsabilité politique ou institutionnelle ; elle précise la nature de la responsabilité que l'enquête doit examiner.

IV. Conséquences humanitaires et politiques

L'exposition au chlore peut provoquer de graves lésions respiratoires et des blessures potentiellement mortelles, selon le niveau et les conditions d'exposition. Les risques ne se limitent pas aux combattants ; les civils, le personnel des installations et les populations avoisinantes peuvent également être touchés. L'utilisation de cette substance à proximité d'une installation industrielle complique davantage l'évaluation des conséquences de l'incident ainsi que la réponse médicale et humanitaire.

Sur le plan politique, l'utilisation d'armes chimiques place l'armée soudanaise et ses dirigeants en conflit direct avec les obligations internationales du pays. Elle nuit également à la crédibilité de l'institution militaire et renforce les appels à un contrôle international plus strict et à une responsabilisation accrue. L'absence de poursuites contre les responsables risque de normaliser l'utilisation d'armes prohibées et de compromettre l'interdiction internationale visant à empêcher l'emploi de substances toxiques en temps de guerre.

Conclusion et recommandations

L'étude conclut que les forces armées soudanaises ont utilisé du chlore comme arme près de la raffinerie d'Al-Jaili en septembre 2024, selon une enquête journalistique qui qualifie ses preuves de solides, suivie d'une évaluation américaine et d'une action diplomatique au sein de l'OIAC. Cet usage constitue une violation grave de la Convention sur les armes chimiques, à laquelle le Soudan est partie.

La hiérarchie militaire, et notamment al-Burhan en tant que commandant en chef, porte la responsabilité politique et pénale de la conduite des forces armées. La responsabilité individuelle, y compris celle des hauts gradés, dépend de l'établissement des actes, ordres et connaissances de chacun, ainsi que des preuves recueillies lors de l'enquête.

L’étude recommande de permettre à l’OIAC et aux organes techniques compétents d’examiner les faits et les preuves disponibles ; de préserver les témoignages et les preuves matérielles pertinents ; d’enquêter sur la chaîne de commandement et les ordres militaires ; de publier les conclusions ; et de demander des comptes aux responsables. Elle préconise également des mesures pour prévenir toute nouvelle utilisation de substances chimiques comme armes et pour protéger les civils dans les zones de conflit.

Références

Amnesty International. (2024, 25 juillet). De nouvelles armes alimentent le conflit soudanais : extension de l’embargo sur les armes déjà en vigueur au Soudan afin de protéger les civils. https://www.amnesty.org/en/latest/research/2024/07/new-weapons-fuelling-the-sudan-conflict/

Gouvernement du Canada. (2025, juillet). Déclaration du Canada à la 109e session du Conseil exécutif de l’OIAC : Point 5 de l’ordre du jour — Débat général. Organisation pour l'interdiction des armes chimiques. https://www.opcw.org/sites/default/files/documents/2025/07/Canada_EC-109_NationalStatement_ol_e.pdf

Kimball, DG (2026, janvier/février). L'armée soudanaise utiliserait du chlore comme arme. Le contrôle des armements aujourd'hui. https://www.armscontrol.org/act/2026-01/news/sudan-army-said-use-chlorine-weapon

Organisation pour l'interdiction des armes chimiques. (26 mai 1999). La République du Soudan adhère à la Convention sur les armes chimiques. https://www.opcw.org/media-centre/news/1999/05/republic-sudan-accedes-chemical-weapons-convention

Organisation pour l'interdiction des armes chimiques. (nd-a). Article I : Obligations générales. https://www.opcw.org/chemical-weapons-convention/articles/article-i

Organisation pour l'interdiction des armes chimiques. (nd-b). Article II : Définitions et critères. https://www.opcw.org/chemical-weapons-convention/articles/article-ii-definitions-and-criteria

Organisation pour l'interdiction des armes chimiques. (s.d.-c). Article IX : Consultations, coopération et enquête. https://www.opcw.org/chemical-weapons-convention/articles/article-ix-consultations-cooperation-and-fact-finding

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